3°AC  -  LECTURE :         Le personnage, reflet d'un milieu social

 

Émile Zola (1840-1902) Écrivain français. La plus grande part de son œuvre forme le cycle des Rougon-Macquart, auquel appartiennent ses romans les plus célèbres : L'Assommoir (1877), Germinal 1885), etc. En 1898, il prend position en faveur de Dreyfus en publiant le texte « J'accuse » dans le journal L'Aurore

                                                    

La jeune femme était assise sur une chaise, les mains abandonnées, ne pleurant plus, lorsque Lantier entra tranquillement. « C'est toi ! C'est toi ! cria-t-elle, en voulant se jeter à son cou.

  • Oui, c'est moi. Après ? répondit-il. Tu ne vas pas commencer tes bêtises, peut- être ! »

Il l'avait écartée. Puis, d'un geste de mauvaise humeur, il lança à la volée son chapeau de feutre noir sur la commode. C'était un garçon de vingt-six ans, petit, très brun, d'une jolie figure, avec de minces moustaches, qu'il frisait toujours d'un mouvement machinal de la main. Il portait une cotte d'ouvrier, une vieille redingote tachée qu'il pinçait à la taille, et avait en parlant un accent provençal très prononcé.

Gervaise, retombée sur la chaise, se plaignait doucement par courtes phrases. « Je n'ai pas pu fermer l'œil... le croyais qu'on t'avait donné un mauvais coup... Où es-tu allé ? Où as-tu passé la nuit ? Mon Dieu ! ne recommence pas, je deviendrais folle... Dis, Auguste, où es-tu allé ?

  • Où j'avais affaire, parbleu ! dit-il avec un haussement d'épaules. J'étais à huit heures à la Glacière1, chez cet ami qui doit monter une fabrique de chapeaux. Je me suis attardé. Alors, j'ai préféré coucher... Puis, tu sais, je n'aime pas qu'on me moucharde. Fiche-moi la paix ! » La jeune femme se remit à sangloter. Les éclats de voix, les mouvements brusques de Lantier, qui culbutait les chaises, venaient de réveiller les enfants. Ils se dressèrent sur leur séant2, demi-nus, débrouillant leurs cheveux de leurs petites mains ; et, entendant pleurer leur mère, ils poussèrent des cris terribles, pleurant eux aussi de leurs yeux à peine ouverts. « Ah ! voilà la musique ! s'écria Lantier furieux. Je vous avertis, je reprends la porte, moi ! Et je file pour tout de bon, cette fois... Vous ne voulez pas vous taire ? Bonsoir ! Je retourne d'où je viens. » Il avait déjà repris son chapeau sur la commode. Mais Gervaise se précipita, balbutiant : « Non, non ! »

Et elle étouffa les larmes des petits sous des caresses. Elle baisait leurs cheveux, elle les recou­chait avec des paroles tendres. Les petits, calmés tout d'un coup, riant sur l'oreiller, s'amusèrent à se pincer. Cependant, le père, sans même retirer ses bottes, s'était jeté sur le lit, l'air éreinté, la face marbrée par une nuit blanche. Il ne s'en­dormit pas, il resta les yeux grands ouverts, à faire le tour de la chambre.

 « C'est propre, ici ! » murmura-t-il. Puis, après avoir regardé un instant Gervaise, il ajouta méchamment : « Tu ne te débarbouilles donc plus ? »

Gervaise n'avait que vingt-deux ans. Elle était grande, un peu mince, avec des traits fins, déjà tirés par les rudesses de sa vie. Dépeignée, en savates, gre­lottant sous sa camisole3 blanche où les meubles avaient laissé de leur poussière et de leur graisse, elle semblait vieillie de dix ans par les heures d'angoisse et de larmes qu'elle venait de passer. Le mot de Lantier la fit sortir de son attitude peureuse et résignée.

« Tu n'es pas juste, dit-elle en s'animant. Tu sais bien que je fais tout ce que je peux. Ce n'est pas ma faute, si nous sommes tombés ici... Je voudrais te voir, avec les deux enfants, dans une pièce où il n'y a pas même un fourneau pour avoir de l'eau chaude... Il fallait, en arrivant à Paris, au lieu de manger ton argent, nous établir tout de suite, comme tu l'avais promis.

- Dis donc ! cria-t-il, tu as croqué le magot avec moi ; ça ne te va pas, aujour­d'hui, de cracher sur les bons morceaux ! »

Mais elle ne parut pas l'entendre, elle continua : « Enfin, avec du courage, on pourra encore s'en tirer... J'ai vu, hier soir, Mme Fauconnier, la blanchisseuse de la rue Neuve ; elle me prendra lundi. Si tu te mets avec ton ami de la Glacière, nous reviendrons sur l'eau avant six mois, le temps de nous nipper et de louer un trou quelque part, où nous serons chez nous... Oh ! il faudra travailler, travailler... »             

                                                                            Émile Zola, L’Assommoir

    1. Quartier du sud de Paris.     2. Ils s'assirent.     3. Petite chemise.

POUR COMMENCER :

Le titre du roman de Zola est L'Assommoir. De quoi peut-il s’agir ?

  1. Une famille
    1.  
    2. Comment cette famille est-elle composée ?
    3. Grammaire. Relevez les éléments qui caractérisent les deux adultes. Quelle impression produisent-ils ?
    4. Où vivent-ils ? Qu'est-ce qui caractérise leur logement ? Dans quelle situation se trouve le couple ?
    5. Quelles indications sur les relations entre Gervaise et Lantier les dialogues donnent-ils ?

II. Le milieu social

    1.  
    2. Relevez les détails qui inscrivent cette scène dans une époque. Laquelle ? Qu'est-ce qui la caractérise ?
    3. a. Étudiez les paroles de Gervaise et de Lantier. Quelle différence de langage constatez-vous ? Que pouvez-vous en déduire sur l'état d'esprit de chacun ?

   b. Quelles sont les valeurs de Gervaise ? Justifiez votre réponse. Lantier les partage-t-il ? Comment le voyez-vous ?

POUR CONCLURE :

    1.  
    2. « Oh, il faudra travailler, travailler... » (ligne 65). À ce moment-là du roman, deux voies s'ouvrent devant le couple, lesquelles ? À votre avis, quel choix Zola va- t-il faire dans La suite du roman ?
    3. Pourquoi dit-on que L'Assommoir est un roman social ?

9. Lundi soir, Gervaise rentre de sa première journée de travail chez madame Fauconnier. Elle raconte. Avant de rédiger, posez-vous des questions :

  • Qui l'accueille à la maison ?
  • Raconte-t-elle spontanément sa journée ou répond-elle aux questions de sa famille ?

 

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