Le dialogue avec l'enfance

Dans deux jours tu auras quinze ans. L'avant-veille de la rentrée, tu rends visite à ton père après avoir parcouru douze kilomètres. [... ]

Il te répugne de pénétrer dans cette maison sans pouvoir t'annoncer. Aussi restes- tu un long moment avec ta main sur le loquet avant de trouver le courage de pousser la porte.

Tu es là debout au milieu de la cuisine, bras ballants, dansant d'un pied sur l'autre. Tu penses à celle qui a vécu là et qui, après en être partie, n'y est jamais revenue. Tu voudrais repartir mais tu t'imposes de rester quelques minutes. Le père constate que tu as grandi et te demande si tu travailles bien à ton école. Tu profites de ce qu'il mentionne celle-ci pour expliquer qu'à la caserne vos chambres ne sont pas chauffées, que l'année dernière tu as souffert du froid, et justement... tu venais demander s'il serait possible qu'on t'achète un pull. La femme qui est là répond d'une voix sèche qu'il ne faut pas y penser, qu'ils n'ont pas d'argent à gaspiller.

Tu sautes sur ton vélo et te mets à pédaler avec rage, les yeux larmoyants.

Comme tu t'engages dans la descente raide, tu décides que tu ne te serviras pas des freins. Si tu te tues, ce sera la preuve que tu ne méritais pas de vivre. [... ] Tu descends singulièrement vite. Parvenu à l'endroit qui décidera de ton sort, le pneu avant éclate, tu es sévèrement secoué, et mains crispées sur les poignées du guidon, tombant à la renverse, tu vois soudain ton vélo au-dessus de toi avec ses roues qui tournent lentement contre le ciel. Vision fort brève qui n'a duré que le temps de ta chute, mais qui s'est gravée en toi, et qui, plus tard, a souvent resurgi. [... ]

Tu retournes à ton école avec tes bro­dequins désormais trop petits et qui t'obligent à marcher les pieds en dedans, tu as mal partout mais tu n'y attaches aucune importance : tu as l'inestima­ble satisfaction de te dire que le destin a prouvé qu'il t'accordait le droit de vivre.

 

                                                                       Charles Juliet, Lambeaux, P.O.L., 1995.

Lettre rédigée par SAAD  ZNAÎDI    3/2A

                                                 NOTE OBTENUE:  19 / 20

 Nice, le lundi 10 novembre 1990

                    Cher père,

J’ai hésité un moment avant de t’écrire cette lettre. Comme tu le sais, je n’ai demandé qu’un pull lors de ma dernière visite parce qu’ici à la caserne, les chambres ne sont pas chauffées et j’ai beaucoup souffert de froid.

Le fait que tu n’as pas agi quand ta femme a refusé d’une voix sévère et plaine de haine m’a fait beaucoup de peine et à cause de ton comportement, j’ai failli mourir. J’étais désespéré, malheureux, en colère mais j’ai survécu à ma tentative de suicide et je suis convaincu que le destin m’a accordé une deuxième chance.

 Chaque fois, que je te rends visite, je me souviens des beaux jours. Ceux où maman était là. Nous n’étions pas riches, certes, mais par contre nous étions heureux.

Père, maintenant, ce que je te demande, c’est d’essayer de me comprendre, te rapprocher de moi et de t’éloigner le plus possible de l’emprise de ta femme et sache que personne ne remplacera maman.

À bientôt,

Avec tous mes respects.

                                                           Charles.

 

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