LA FERME DES ANIMAUX ( Chapitres III & IV

Publié le par Ait Baali Hassane

III

Comme ils trimèrent et prirent de la peine pour rentrer le foin ! Mais leurs efforts furent récompensés car la récolte fut plus abondante encore qu'ils ne l'auraient cru.
A certains moments la besogne était tout à fait pénible. Les instruments agraires avaient été inventés pour les hommes et non pour les animaux, et ceux-ci en subissaient les conséquences. Ainsi, aucun animal ne pouvait se servir du moindre outil qui l'obligeât à se tenir debout sur ses pattes de derrière. Néanmoins, les cochons étaient si malins qu'ils trouvèrent le moyen de tourner chaque difficulté. Quant aux chevaux, ils connaissaient chaque pouce du terrain, et s'y entendaient à faucher et à râteler mieux que Jones et ses gens leur vie durant. Les cochons, à vrai dire, ne travaillaient pas : ils distribuaient le travail et veillaient à sa bonne exécution. Avec leurs connaissances supérieures, il était naturel qu'ils prennent le commandement. Malabar et Douce s'attelaient tout seuls au râteau ou à la faucheuse (ni mors ni rênes n'étant plus nécessaires, bien entendu), et ils arpentaient le champ en long et en large, un cochon à leurs trousses. Celui-ci s'écriait : « Hue dia, camarade ! » ou « Holà, ho, camarade ! », suivant le cas. Et chaque animal jusqu'au plus modeste besognait à faner et ramasser le foin. Même les canards et les poules sans relâche allaient et venaient sous- le soleil, portant dans leurs becs des filaments minuscules. Et ainsi la fenaison fut achevée deux jours plus tôt qu'aux temps de Jones. Qui plus est, ce fut la plus belle récolte; de foin que la ferme ait jamais connue. Et nul gaspillage, car poules et canards, animaux à l'œil prompt, avaient glané jusqu'au plus petit brin. Et pas un animal n'avait dérobé ne fût-ce qu'une bouchée.
Tout l'été le travail progressa avec une régularité d'horloge. Les animaux étaient heureux d'un bonheur qui passait leurs espérances. Tout aliment leur était plus délectable d'être le fruit de leur effort. Car désormais c'était là leur propre manger, produit par eux et pour eux, et non plus l'aumône, accordée à contrecœur, d'un maître parcimonieux., Une fois délivrés de l'engeance humaine-des bons à rien, des parasites -, chacun d'eux reçut en partage une ration plus copieuse. Et, quoiqu’encore peu expérimentés, ils eurent aussi des loisirs accrus. Oh, il leur fallut faire face à bien des difficultés. C'est ainsi que, plus tard dans l'année et le temps venu de la moisson, ils durent dépiquer le blé à la mode d'autrefois et, faute d'une batteuse à la ferme, chasser la glume en soufflant dessus. Mais l'esprit de ressource des cochons ainsi que la prodigieuse musculature de Malabar les tiraient toujours d'embarras. Malabar faisait l'admiration de tous. Déjà connu à l'époque de Jones pour son cœur à l'ouvrage, pour lors il besognait. Comme trois. Même, certains jours, tout le travail de la ferme semblait reposer sur sa puissante encolure. Du matin à la tombée de la nuit, il poussait, il tirait, et était toujours présent au plus dur du travail. Il avait passé accord avec l'un des jeunes coqs pour qu'on le réveille une demi-heure avant tous les autres, et, devançant l'horaire et le plan de la journée, de son propre chef il se portait volontaire aux tâches d'urgence. A tout problème et- à_ tout revers, il opposait sa conviction : « Je vais travailler plus dur. » Ce fut là sa devise.
Toutefois, chacun œuvrait suivant ses capacités. Ainsi, les poules et les; canards récupérèrent dix boisseaux de blé en recueillant les grains disséminés ça- et là. Et personne qui chapardât, ou qui se plaignît des rations : les prises de bec, bisbilles, humeurs ombrageuses, jadis monnaie courante, n'étaient plus de mise. Personne ne tirait au flanc - enfin, presque personne. Lubie, avouons-le, n'était pas bien matineuse, et se montrait encline à quitter le travail de bonne heure, sous prétexte qu'un caillou lui agaçait le sabot. La conduite de la chatte était un peu singulière aussi. On ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle était introuvable quand l'ouvrage requérait sa présence. Elle disparaissait des heures d'affilée pour reparaître aux repas, ou le soir après le travail fait, comme si de rien n'était. Mais elle se trouvait des excuses si excellentes, et ronronnait de façon si affectueuse, que ses bonnes intentions n'étaient pas mises en doute. Quant à Benjamin, le vieil âne, depuis la révolution il était demeuré le même. Il s'acquittait de sa besogne de la même manière lente et têtue, sans jamais renâcler, mais sans zèle inutile non plus. Sur le soulèvement même et ses conséquences, il se gardait de toute opinion. Quand on lui demandait s'il ne trouvait pas son sort meilleur depuis l'éviction de Jones, il s'en tenait à dire : « Les ânes ont la vie dure. Aucun de vous n'a jamais vu mourir un âne », et de cette réponse sibylline on devait se satisfaire.
Le dimanche, jour férié, on prenait le petit déjeuner une heure plus tard que d'habitude. Puis c'était une cérémonie renouvelée sans faute chaque semaine. D'abord on hissait les couleurs. Boule de Neige s'était procuré à la sellerie un vieux tapis de table de couleur verte, qui avait appartenu à Mrs. Jones, et sur lequel " il avait peint en blanc une corne et un sabot. Ainsi donc, dans le jardin de la ferme, tous les dimanches matin le pavillon était hissé au mât. Le vert du drapeau, expliquait Boule de Neige, représente les verts pâturages d'Angleterre; la corne et le sabot, la future République, laquelle serait proclamée au renversement définitif de la race humaine. Après le salut au drapeau, les animaux gagnaient ensemble la grange. Là se tenait une assemblée qui était l'assemblée générale, mais qu'on appelait l'Assemblée. On y établissait le plan de travail de la semaine et on y débattait et adoptait différentes résolutions. Celles-ci, les cochons les proposaient toujours. Car si les autres animaux savaient comment on vote, aucune proposition nouvelle ne leur venait à l'esprit. Ainsi, le plus clair des débats était l'affaire de Boule de Neige et Napoléon. Il est toutefois à remarquer qu'ils n'étaient jamais d'accord : quel que fut l'avis de l'un, on savait que l'autre y ferait pièce. Même une fois- décidé et personne ne pouvait s'élever contre la chose elle-même d'aménager en maison de repos le petit enclos attenant au verger, un débat orageux s'ensuivit quel est, pour chaque catégorie d'animaux, l'âge légitime de la retraite? L'assemblée prenait toujours fin aux accents de Bêtes d'Angleterre, et l'après-midi était consacré aux loisirs.
Les cochons avaient fait de la sellerie leur quartier général. Là, le soir, ils étudiaient les arts et métiers : les techniques du maréchal-ferrant, ou celles du menuisier, par exemple à l'aide de livres ramenés de la ferme. Boule de Neige se préoccupait aussi de répartir les animaux en Commissions, et sur ce terrain il était infatigable. Il constitua pour les poules la Commission des pontes, pour les vaches la Ligue des queues de vaches propres, pour les réfractaires la Commission de rééducation des camarades vivant en liberté dans la nature (avec, pour but d'apprivoiser les rats et les lapins), et pour les moutons le Mouvement de la laine immaculée, et encore d'autres instruments< de prophylaxie sociale -- outre les classes de lecture et d'écriture.
Dans l'ensemble, ces projets connurent l'échec. C'est ainsi que la tentative d'apprivoiser les animaux sauvages avorta presque tout de suite. Car ils ne changèrent pas de conduite, et ils mirent à profit toute velléité généreuse à leur égard. La chatte fit de bonne heure partie de la Commission de rééducation, et pendant quelques jours y montra de la résolution. Même, une fois, on la vit assise, sur le toit, parlementant avec des moineaux hors d'atteinte : tous les animaux sont désormais camarades. Aussi tout moineau pouvait se percher sur elle, même sur ses griffes. Mais les moineaux gardaient leurs distances.
Les cours de lecture et d'écriture, toutefois, eurent un vif succès. A l'automne, il n'y avait plus d'illettrés, autant dire.
Les cochons, eux, savaient déjà lire et écrire à la perfection. Les chiens apprirent à lire à peu près couramment, mais ils ne s'intéressaient qu'aux Sept Commandements. Edmée, la chèvre, s'en tirait mieux qu'eux. Le soir, il lui arrivait de faire aux autres la lecture de fragments de journaux découverts aux ordures. Benjamin, l'âne, pouvait lire aussi bien que, n'importe quel cochon, mais jamais il n'exerçait ses dons. « Que je sache, disait-il, il n'y a rien qui vaille la peine d'être lu. » Douce apprit toutes ses lettres, mais la science des mots lui échappait. Malabar n'allait pas au delà de la lettre D. De son grand sabot, il traçait dans la poussière les lettres A B C D, puis il les fixait des yeux, et, les oreilles rabattues et de temps à autre repoussant la mèche qui lui barrait le front, il faisait grand effort pour se rappeler quelles lettres venaient après, mais sans jamais y parvenir. Bel et bien, à différentes reprises, il retint E F G H, mais du moment qu'il savait ces lettres-là, il avait oublié les précédentes. A la fin, il décida d'en rester aux quatre premières lettres, et il les écrivait une ou deux fois dans la journée pour se rafraîchir la mémoire. Lubie refusa d'apprendre l'alphabet, hormis les cinq lettres de son nom. Elle les traçait fort adroitement, avec des brindilles, puis les agrémentait d'une fleur ou deux et, avec admiration, en faisait le tour.
Aucun des autres animaux de la ferme n put aller au-delà de la lettre A. On s'aperçut aussi que les plus bornés, tels que moutons, poules et canards, étaient incapables d'apprendre par cœur les Sept Commandements. Après mûre réflexion, Boule de Neige signifia que les Sept Commandements pouvaient, après tout, se ramener à une maxime unique, à savoir Quatrepattes, oui! Deuxpattes, non ! En cela, dit-il, réside le principe fondamental de l'Animalisme. Quiconque en aurait tout à fait saisi la signification serait à l'abri des influences humaines. Tout d'abord les oiseaux se rebiffèrent, se disant qu'eux aussi sont des deuxpattes, mais Boule de Neige leur prouva leur erreur, disant
« Les ailes de l'oiseau, camarades, étant des organes de propulsion, non de' manipulation, doivent être regardées comme des pattes. Ça va de soi. Et c'est la main qui fait la marque distinctive de l'homme : la main qui manipule, la main de malignité. »
Les oiseaux restèrent cois devant les mots compliqués de Boule de Neige, mais ils approuvèrent sa conclusion, et tous les moindres animaux de la ferme se mirent à apprendre par cœur la nouvelle maxime : Quatrepattes, oui ! Deuxpattes, non !, que l'on inscrivit sur le mur du fond de la grange, au-dessus des Sept Commandements et en plus gros caractères. Une fois qu'ils la surent sans se tromper, les moutons s'en éprirent, et c'est souvent que, couchés dans les champs, ils bêlaient en chœur : Quatrepattes, oui ! Deuxpattes, non ! Et ainsi des heures durant, sans se lasser jamais.
Napoléon ne portait aucun intérêt aux Commissions de Boule de Neige. Selon lui, l'éducation des jeunes était plus importante que tout ce qu'on pouvait faire pour les animaux déjà d'âge mûr. Or, sur ces entrefaites, les deux chiennes, Constance et Fleur, mirent bas, peu après la fenaison, donnant naissance à neuf chiots vigoureux. Dès après le sevrage, Napoléon enleva les chiots à leurs mères, disant qu'il pourvoirait personnellement à leur éducation. Il les remisa dans un grenier' où l'on n'accédait que par une échelle de la sellerie, et les y séquestra si bien que bientôt tous les autres animaux oublièrent jusqu'à leur existence.
Le mystère de la disparition du lait fut bientôt élucidé. C'est que chaque jour le lait était mélangé à la pâtée des cochons. C'était le temps où les premières pommes commençaient à mûrir, et bientôt elles jonchaient l'herbe du verger. Les animaux s'attendaient au partage équitable qui leur semblait aller de soi. Un jour, néanmoins, ordre fut donné de ramasser les pommes pour les apporter à la sellerie, au bénéfice des porcs. On entendit bien murmurer certains animaux, mais ce fut en vain. Tous les cochons étaient, sur ce point, entièrement d'accord, y compris Napoléon et Boule de Neige. Et Brille-Babil fut chargé des explications nécessaires
« Vous n'allez tout de même pas croire, camarades, que nous, les cochons, agissons par égoïsme, que nous nous attribuons des privilèges. En fait, beaucoup d'entre nous détestent le lait et les pommes. C'est mon propre cas, Si nous nous les approprions, c'est dans le souci de notre santé. Le lait et les pommes (ainsi, camarades, que la science le démontre) renferment des substances indispensables au régime alimentaire du cochon. Nous sommes, nous autres, des travailleurs intellectuels. La direction et l'organisation de cette ferme reposent entièrement sur nous. De jour et de nuit nous veillons à votre bien. Et c'est pour votre bien que nous buvons ce lait et mangeons ces pommes. Savez-vous ce qu'il adviendrait si nous, les cochons, devions faillir à notre devoir? Jones reviendrait ! Oui, Jones ! Assurément, camarades -- s'exclama Brille-Babil, sur un ton presque suppliant, et il se balançait de côté et d'autre, fouettant l'air de sa queue -, assurément il n'y en a pas un seul parmi vous qui désire le retour de Jones ? »
S'il était en effet quelque chose dont tous les animaux ne voulaient à aucun prix, c'était bien le retour de Jones. Quand on leur présentait les choses sous ce jour, ils n'avaient rien à redire. L'importance de maintenir les cochons en bonne forme s'imposait donc à l'évidence. Aussi fut-il admis sans plus de discussion que le lait et les pommes tombées dans l'herbe (ainsi que celles, la plus grande partie, à mûrir encore; seraient prérogative des cochons.

IV

A la fin de l'été, la nouvelle des événements avait gagné la moitié du pays. Chaque jour, Napoléon et Boule de Neige dépêchaient des volées de pigeons voyageurs avec pour mission de se mêler aux autres animaux des fermes voisines. Ils leur faisaient le récit du soulèvement, leur apprenaient l'air de Bêtes d'Angleterre.
Pendant la plus grande partie de ce temps, Mr. Jones se tenait à Willingdon, assis à la buvette du Lion-Rouge, se plaignant à qui voulait l'entendre de la monstrueuse injustice dont il avait été victime quand l'avaient exproprié une bande d'animaux, de vrais propres à rien. Les autres fermiers, compatissants en principe, lui furent tout d'abord de médiocre secours. Au fond d'eux-mêmes, ils se demandaient s'ils ne pourraient pas tirer profit de la mésaventure de Jones. Par chance, les propriétaires des deux fermes attenantes à la sienne étaient en mauvais termes et toujours à se chamailler. L'une d'elles, Foxwood, était une vaste exploitation mal tenue et vieux jeu pâturages chétifs, haies à l'abandon, halliers envahissants. Quant au propriétaire : un Mr. Pilkington, gentleman farmer qui donnait la plus grande partie de son temps à la chasse ou à la pêche, suivant la saison. L'autre ferme, Pinchfield, plus petite mais mieux entretenue, appartenait à un Mr. Frederick, homme décidé et retors, toujours en procès, et connu pour sa dureté en affaires. Les deux propriétaires se détestaient au point qu'il leur était malaisé de s'entendre, fût-ce dans leur intérêt commun.
Ils n'en étaient pas moins épouvantés l'un comme l'autre par le soulèvement des animaux,' et très soucieux d'empêcher leurs propres animaux d'en apprendre trop à ce sujet. Tout d'abord, ils affectèrent de rire à l'idée de fermes gérées par, les animaux eux-mêmes. Quelque chose d'aussi extravagant on en verra la fin en une quinzaine, disaient-ils. Ils firent courir le bruit qu'à la Ferme du Manoir (que pour rien au monde ils n'auraient appelée la Ferme des Animaux) les bêtes ne cessaient de s'entrebattre, et bientôt seraient acculées à la famine. Mais du temps passa : et les animaux, à l'évidence, ne mouraient pas de faim. Alors Frederick et Pilkington durent changer de refrain : cette exploitation n'était que scandales et atrocités. Les animaux se livraient au cannibalisme, se torturaient entre eux avec des fers à cheval chauffés à blanc, et ils avaient mis en commun les femelles. Voilà où cela mène, disaient Frederick et Pilkington, de se révolter contre les lois de la nature.
Malgré tout, on n'ajouta jamais vraiment foi à ces récits. Une rumeur gagnait même, vague, floue et captieuse, d'une ferme magnifique, dont les humains avaient été éjectés et où les animaux se gouvernaient eux-mêmes; et, au fil des mois, une vague d'insubordination déferla dans les_ campagnes. Des taureaux jusque-là dociles étaient pris de fureur noire. Les moutons abattaient les haies pour mieux dévorer le trèfle. Les vaches ruaient, renversant les seaux. Les chevaux se dérobaient devant l'obstacle culbutant les cavaliers. Mais surtout, l'air et jusqu'aux paroles de Bêtes d'Angleterre gagnaient partout du terrain. L'hymne révolutionnaire s'était répandu avec une rapidité stupéfiante. L'entendant, les humains ne dominaient plus leur fureur, tout en prétendant qu'ils le trouvaient ridicule sans plus. Il leur échappait, disaient-ils, que même des animaux puissent s'abaisser à d'aussi viles bêtises. Tout animal surpris à chanter Bêtes d'Angleterre se voyait sur-le-champ donner la bastonnade. Et pourtant l'hymne gagnait toujours du terrain, irrésistible : les merles le sifflaient dans les haies, les pigeons le roucoulaient dans les ormes, il se mêlait au tapage du maréchal-ferrant comme à la mélodie des cloches. Et les humains à son écoute, en leur for intérieur, tremblaient comme à l'annonce d'une prophétie funeste.
Au début d'octobre, une fois le blé coupé, mis en meules et en partie battu, un vol de pigeons vint tourbillonner dans les airs, puis, dans la plus grande agitation, se posa dans la cour de la Ferme des Animaux. Jones et tous ses ouvriers, accompagnés d'une demi-douzaine d'hommes de main de Foxwood et de Pinchfield, avaient franchi la clôture aux cinq barreaux et gagnaient la maison par le chemin de terre. Tous' étaient armés de gourdins, sauf Jones, qui, allait en tête, fusil en main. Sans nul doute, ils entendaient reprendre possession des lieux.
A cela, on s'était attendu de longue date, et toutes précautions étaient prises. Boule de Neige avait étudié les campagnes de Jules César dans un vieux bouquin découvert dans le corps de logis, et il, dirigeait les opérations défensives. Promptement, il donna ses ordres, et en peu > de temps chacun fut à son poste. Comme les humains vont atteindre les dépendances, Boule de Neige, lance sa première attaque. Les pigeons,- au nombre de trente-, cinq, survolent le bataillon ennemi à modeste altitude, et lâchent leurs fientes sur le crâne des assaillants. L'ennemi, surpris, doit bientôt faire face aux oies à l'embuscade derrière la haie, qui débouchent et chargent. Du bec, elles s'en prennent aux mollets. Encore ne sont-ce là qu'escarmouches et menues diversions; bientôt, d'ailleurs, les humains repoussent les oies à grands coups de gourdins. Mais alors Boule de Neige lance sa seconde attaque. En personne, il conduit' ses troupes à l'assaut, soit Edmée, la chèvre blanche, et tous les moutons. Et tous se ruent sur les hommes, donnant du boutoir et de la corne, les harcelant de toutes parts. Cependant, un rôle particulier est dévolu à l'âne Benjamin, qui tourne sur lui-même et de ses petits sabots décoche ruade après ruade. Mais, une nouvelle fois, les hommes prennent le dessus, grâce à leurs gourdins et à leurs chaussures ferrées. A ce moment, Boule de Neige pousse un cri aigu, signal de la retraite, et tous les animaux de tourner casaque, de fuir par la grande porte et de gagner la cour. Les hommes poussent des clameurs de triomphe. Et, croyant l'ennemi en déroute, ils se précipitent çà et là à ses trousses.
C'est ce qu'avait escompté Boule de Neige. Dès que les hommes se furent bien avancés dans la cour, à ce moment surgissent de l'arrière les trois chevaux, les trois vaches et le gros des cochons, jusque-là demeurés en embuscade dans l'étable. Les humains, pris à revers, voient leur retraite coupée. Boule de Neige donne le signal de la charge, lui-même fonçant droit sur Jones. Celui-ci, prévenant l'attaque, lève son arme et tire. Les plombs se logent dans l'échine de Boule de Neige et l'ensanglantent, et un mouton est abattu, mort. Sans se relâcher, Boule de Neige se jette de tout son poids (cent vingt kilos) dans les jambes du propriétaire exproprié qui lâche son fusil et va bouler sur un tas de fumier. Mais le plus horrifiant, c'est encore Malabar cabré sur ses pattes de derrière et frappant du fer de ses lourds sabots avec une vigueur d'étalon. Le premier coup, arrivé sur le crâne, expédie un palefrenier de Foxwood dans la boue, inerte. Voyant cela, plusieurs hommes lâchent leur gourdin et tentent de fuir. C'est la panique chez l'ennemi. Tous les animaux le prennent en chasse, le traquent autour de la cour, l'assaillent du sabot et de la corne, culbutant, piétinant les hommes. Et pas un animal qui, à sa façon, ne tienne sa revanche, et même la chatte s'y met. Bondissant du toit tout à trac sur les épaules d'un vacher, elle lui enfonce les griffes dans le cou, ce qui lui arrache des hurlements. Mais, à un moment, sachant la voie libre, les hommes filent hors de la cour, puis s'enfuient sur la route, trop heureux d'en être quittes à bon compte. Ainsi, à cinq minutes de l'invasion, et par le chemin même qu'ils avaient pris, ils battaient en retraite, ignominieusement - un troupeau d'oies leurs chausses leur mordant les jarrets et sifflant des huées.
Plus d'hommes sur les lieux, sauf un, le palefrenier, gisant la face contre terre. Revenu dans la cour, Malabar effleurait le corps à petits coups de sabot, s'efforçant de le retourner sur le dos. Le garçon ne bougeait plus.
« Il est mort, dit Malabar, tout triste. Ce n'était pas mon intention de le tuer. J'avais oublié les fers de mes sabots. Mais qui voudra croire que je ne l'ai pas fait exprès
- Pas de sentimentalité, camarade ! s'écria Boule de Neige dont les blessures saignaient toujours. La guerre, c'est la guerre. L'homme n'est à prendre en considération que changé en cadavre.
- Je ne veux assassiner personne, même pas un homme, répétait Malabar, en pleurs.
- Où est donc Edmée? » s'écria quelqu'un.
De fait, Edmée était invisible. Les animaux étaient dans tous leurs états. Avait-elle été molestée, plus ou moins grièvement, ou peut-être même les hommes l'avaient-ils emmenée prisonnière? Mais à la fin on la retrouva dans son box. Elle, s'y cachait, la tête enfouie dans le foin. Entendant une détonation, elle avait pris la fuite. Plus tard, quand les animaux revinrent dans la cour, ce fut pour s'apercevoir que le garçon d'écurie, ayant repris connaissance, avait décampé.
De nouveau rassemblés, les animaux étaient au comble de l'émotion, et à tue-tête chacun racontait ses prouesses au combat. A l'improviste et sur-le-champ, la victoire fut célébrée. On hissa les couleurs, on chanta Bêtes d'Angleterre plusieurs fois de suite, enfin le mouton qui avait donné sa vie à la cause fut l'objet de funérailles solennelles. Sur sa tombe on planta une aubépine. Au bord de la fosse, Boule de Neige prononça une brève allocution : les animaux, déclara-t-il, doivent se tenir prêts à mourir pour leur propre ferme.
A l'unanimité une décoration militaire fut créée, celle de Héros-Animal, Première Classe, et elle fut conférée séance tenante à Boule de Neige et à Malabar. Il s'agissait d'une médaille en cuivre (en fait, on l'avait trouvée dans la sellerie, car autrefois elle avait servi de parure au collier des chevaux), à porter les dimanches et jours fériés. Une autre décoration, celle de Héros-Animal, Deuxième Classe, fut, à titre posthume, décernée au mouton.
Longtemps on discuta du nom à donner au combat, pour enfin retenir celui de bataille de l'Étable, vu que de ce point l'attaque victorieuse avait débouché. On ramassa dans la boue le fusil de Mr. Jones. Or on savait qu'il y ; avait des cartouches à la ferme. Aussi fut-il décidé de dresser le fusil au pied du mât, tout comme une pièce d'artillerie, et deux fois l'an de tirer une salve : le 12 octobre en souvenir de la bataille de l'Étable, et à la Saint-Jean d'été, jour commémoratif du Soulèvement.

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