Soutien Scolaire

Extrait de la pièce de théâtre: la poudre aux yeux de LABICHE

27 Février 2012 , Rédigé par Ait Baali Hassane

 

Eugène Labiche          la  poudre  aux  yeux

Comédie en prose, en deux actes

Par Eugène Labiche et Edouard Martin

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le

Théâtre du Gymnase-Dramatique, le 19 octobre 1861

Personnages :

Ratinois : Malingear :Robert : Frédéric : Un tapissier : Un maître d’hôtel : Constance, femme de Ratinois :

Blanche, femme de Malingear :Emmeline, fille de Malingear : Alexandrine, femme de chambre de madame Malingear :

Joséphine, femme de chambre de madame Ratinois : Sophie, cuisinière de Malingear : Un chasseur en livrée

Acte I 

Un salon bourgeois chez Malingear : piano à gauche, bureau à droite, guéridon au milieu.

=Scène première

Madame Malingear, Malingear

Malingear, entrant par le fond. - C’est moi... Bonjour, ma femme !

Madame Malingear. - Tiens... tu étais sorti ?... D’où viens-tu ?...

Malingear. - Je viens de voir ma clientèle.

Madame Malingear. - Ta clientèle ! Je te conseille d’en parler... Tu ne soignes que les accidents de la rue, les gens qu’on écrase ou qui tombent par les fenêtres.

Malingear, s’asseyant. - Eh bien, ce matin, on est venu me chercher à six heures... chez moi... J’ai un malade.

Madame Malingear. - C’est un étranger, alors ?

Malingear. - Non... un Français.

Madame Malingear. - C’est la première fois, depuis deux ans, qu’on songe à te déranger.

Malingear, gaiement. - Je me lance.

Madame Malingear. - A cinquante-quatre ans, il est temps ! Veux-tu que je te dise : c’est le savoir-faire qui te manque, tu as une manière si ridicule d’entendre la médecine !

Malingear. - Comment ?...

Madame Malingear. - Quand, par hasard, le ciel t’envoie un client, tu commences par le rassurer...

Tu lui dis : "Ce n’est rien ! C’est l’affaire de quelques jours."

Malingear. - Pourquoi effrayer ?

Madame Malingear. - Avec ce système-là, tu as toujours l’air d’avoir guéri un bobo, une engelure !... Je connais plusieurs de tes confrères... de vrais médecins, ceux-là ! Quand ils approchent un malade, ce n’est pas pour deux jours ! Ils disent tout de suite : "Ce sera long, très long !" Et ils appellent un de leurs collègues en consultation.

Malingear. - A quoi bon ?...

Madame Malingear. - C’est une politesse que celui-ci s’empresse de rendre la semaine suivante... Voilà comment on se fait une clientèle !

Malingear, se levant. - Quant à moi, jamais !

Madame Malingear. - Quand on ne comprend pas... on dit : "C’est nerveux !..." Ah ! Si j’étais médecin !...

Malingear. - Quel charlatan tu ferais !...

Madame Malingear. - Heureusement que nous avons vingt-deux mille livres de rente, et que nous n’attendons pas après ta clientèle. Qu’est-ce que c’est que cette personne qui est venue ce matin ?...

Malingear. - Ah ! Que tu es curieuse !... C’est un cocher de la maison qui a reçu un coup de pied de cheval... Là !

Madame Malingear. - Un cocher ?... Mon compliment !... Demain, on viendra te chercher pour le cheval.

Malingear. - Plaisante tant que tu voudras ! Mais je suis enchanté d’avoir donné mes soins à ce brave garçon... En causant avec lui, j’ai appris des choses...

Madame Malingear. - Quoi donc ?

Malingear. - On jase sur notre maison.

Madame Malingear. - Sur nous ?... Que peut-on dire ?

Malingear. - Pas sur nous ; mais sur ce jeune homme qui vient tous les jours faire de la musique avec ta fille.

Madame Malingear. - M. Frédéric ? dont nous avons fait connaissance l’été dernier aux bains de mer de Pornic ?

Malingear. - On dit que c’est le prétendu d’Emmeline. Hier soir, chez le concierge, on a même fixé le jour du mariage.

Madame Malingear. - Ah ! mon Dieu !

Malingear. - Tu vois qu’il est quelquefois bon de soigner les cochers.

Madame Malingear. - Que faire ?...

Malingear. - Il faut trancher dans le vif... Certainement M. Frédéric est très gentil, très distingué...

Madame Malingear. - Ah ! Charmant !

Malingear. - Et c’est fort aimable à lui de venir tapoter notre piano sept fois par semaine ; mais il faut qu’il s’explique... Il est temps, grand temps !...

Madame Malingear. - Comment ?...

Malingear. - Emmeline est triste... elle ne mange plus.

Madame Malingear. - Si je faisais venir le médecin ?

Malingear. - Le médecin ?... Eh bien, et moi ?

Madame Malingear. - Ah ! Oui, c’est juste !... (A part.) C’est plus fort que moi... je n’ai aucune confiance en lui !...

Malingear. - Hier, pendant que M. Frédéric chantait un duo avec ta fille, j’ai surpris des regards... très lyriques !

Madame Malingear. - Je t’avoue que j’avais songé à lui pour Emmeline.

Malingear. - Parbleu ! moi aussi. Il me plaît beaucoup, ce garçon... et s’il est d’une bonne famille...

Madame Malingear. - Mais il ne se prononce pas...

Malingear. - Sois tranquille... voici son heure... tu vas le voir apparaître avec son petit cahier de musique. (Apercevant Frédéric.) Voilà !

=Scène II=

Les Mêmes, Frédéric ; puis Emmeline

Frédéric, il entre du fond avec un cahier de musique sous le bras ; saluant. - Madame... monsieur Malingear...

Malingear. - Monsieur Frédéric...

Frédéric. - Comment vous portez-vous, ce matin ?...

Madame Malingear. - Très bien.

Malingear. - Parfaitement.

Madame Malingear, bas à son mari. - Parle-lui.

Malingear, bas. - Oui ; laisse-moi saisir cette occasion.

Frédéric. - Je ne vois pas mademoiselle Emmeline... Serait-elle malade ?

Malingear. - Non, mais...

Frédéric, ouvrant son cahier de musique. - Je lui apporte une romance nouvelle... un titre charmant : le Premier Soupir.

Madame Malingear, toussant. - Hum !...

Malingear, à Frédéric. - Je vous disais donc que vos visites assidues, dans une maison où il y a une jeune fille, pouvaient paraître étranges à certaines personnes.... Et, ce matin encore, un de mes clients... un...

Madame Malingear. - Un banquier...

Frédéric. - Mais, monsieur... il me semble que ma conduite a toujours été...

Malingear. - Parfaite... je le reconnais... Mais, vous savez, le monde est prompt à interpréter...

Frédéric, se levant. - Laissez-moi vous remercier, avant tout, monsieur Malingear, d’avoir évoqué ce sujet. Je n’éprouve aucun embarras maintenant à vous avouer que j’aime mademoiselle Emmeline, et que le plus doux de mes rêves serait de l’obtenir en mariage.

Madame Malingear, à part. - Je m’en doutais.

Malingear, se levant, ainsi que sa femme. - A la bonne heure, ceci est clair !... Oserais-je vous demander maintenant quelques renseignements...

Frédéric. - Sur ma famille ? sur ma profession ?...Bien volontiers. Je suis avocat.

Malingear. - Exécutant ?

Frédéric. - Non ! mais je commence... J’ai peu de clients.

Malingear. - Je connais ça !... Je ne vous en veux pas !

Frédéric. - Du reste, ma position est indépendante... Mon père, ancien négociant, s’est retiré des affaires avec une fortune honorable... Je suis fils unique.

Madame Malingear, à part. - Ah !

Frédéric. - Enfin, je n’ai pas cru devoir cacher à mes parents les sentiments que j’éprouve pour mademoiselle Emmeline ; et j’espère qu’avant peu, mon père et ma mère feront près de vous une démarche qui imposera silence à toutes les interprétations.

Madame Malingear, bas à son mari. - Il s’exprime avec un charme...

Malingear, à sa femme. - Un avocat !... (A Frédéric.)

Monsieur Frédéric, madame Malingear et moi, nous apprécierons comme elle le mérite la démarche que vous nous annoncez.

Frédéric. - Ah ! monsieur...

Malingear. - Mais, d’ici là, nous vous demandons comme un service de vouloir bien suspendre vos visites...

Frédéric. - Comment ?...

Madame Malingear. - Pour le monde, monsieur Frédéric, pour le monde...

Malingear. - Vous reviendrez, dans quelques jours... officiellement... Tenez, emportez votre musique.

Il lui remet son cahier, qu’il a pris sur le piano.

Il sort par le fond.

=Scène III=

Madame Malingear, Emmeline ; puis Malingear ; puis Alexandrine

Madame Malingear. - C’est un bon jeune homme !

Emmeline, entrant. - Oh ! oui, c’est un bon jeune homme ! et je suis certaine d’être heureuse avec lui !

Madame Malingear, étonnée. - Hein ?... qu’est-ce que tu dis-là ?... Comment sais-tu ?...

Emmeline, confuse. - J’ai entendu un peu... sans le vouloir... en cherchant ton aiguille qui était tombée près de la porte.

Madame Malingear, l’imitant. - "En cherchant ton aiguille !..." C’est très mal d’écouter aux portes !

Emmeline. - Oh ! ne me gronde pas ; je te dirai un secret.

Madame Malingear. - Un secret ?

Emmeline. - Hier, pendant que tu es allée ouvrir la fenêtre, M. Frédéric m’a confié que sa mère devait venir ici, ce matin.

Madame Malingear. - Aujourd’hui ?...

Emmeline. - Sous le prétexte de causer de l’appartement du troisième, qui est à louer ; elle veut nous voir avant de faire la demande.

Madame Malingear. - Heureusement que le salon est fait.

Emmeline. - Et le père, M. Ratinois, doit venir de son côté pour consulter papa.

Madame Malingear. - Il est malade ?

Emmeline. - Mais non ! Encore un prétexte pour faire sa connaissance... Ne le répète pas... à personne... c’est un secret.

Madame Malingear. - Sois tranquille.

Malingear, entrant. - Charmant garçon ! plein de cœur !

Madame Malingear, bas à son mari. - Malingear !

Malingear. - Quoi ?

Madame Malingear, bas. - Ne le répète pas... c’est un secret... Madame Ratinois doit venir ce matin sous prétexte de causer de l’appartement à louer.

Malingear. - Tiens !

Madame Malingear. - Et son mari, pour te consulter...

Malingear. - Alors, c’est un examen.

Madame Malingear. - Ils désirent nous connaître avant d’aller plus loin... C’est bien naturel.

Alexandrine, entrant. - Madame, il y a là une dame qui demande à parler au propriétaire pour l’appartement du troisième.

Malingear, Madame Malingear, Emmeline. - C’est elle !

Madame Malingear. - Là !... Faites entrer ! (Alexandrine sort. Bas à son mari.) Surtout, ne me tutoie pas devant cette dame.

Malingear. - Pourquoi ?

Madame Malingear. - C’est commun... c’est bourgeois ! (A sa fille.) Toi, mets-toi au piano.

=Scène IV=

Les Mêmes, Madame Ratinois, Alexandrine

Madame Malingear, à Emmeline. - Assez, mon enfant, voici une visite.

Elle se lève.

Madame Ratinois. - Je vous demande mille pardons ; j’arrive bien mal à propos... Est-ce à M. le docteur Malingear que j’ai l’honneur de parler ?...

Malingear. - Oui, madame.

Madame Ratinois. - Je viens de visiter l’appartement du troisième.

Madame Malingear. - Veuillez donc prendre la peine de vous asseoir.

Madame Ratinois, s’asseyant, ainsi que madame Malingear. - Trop bonne, madame... Je crains d’être importune... J’ai interrompu Mademoiselle !

Emmeline. - Oh ! Madame...

Madame Ratinois, à madame Malingear. - C’est mademoiselle votre fille ?...

Madame Malingear. - Oui, madame.

Madame Ratinois, à part. - Frédéric a raison... elle est très bien ! (Haut.) Je vois que Mademoiselle est musicienne.

Madame Malingear. - Elève de Duprez.

Malingear, à part, étonné. - Hein !...

Madame Ratinois. - Ah !... Duprez est son professeur ?...

Madame Malingear. - Nous l’attendons.

Malingear, à sa femme. - Qu’est-ce que tu chantes là ?...

Madame Malingear, vivement. - Un morceau de Duprez ! (A madame Ratinois.) Mon mari demande à sa fille ce qu’elle chante... c’est un morceau de Duprez.

Elle fait des signes à Malingear, qui s’assied à droite.

Madame Ratinois, à part. - La maison est sur un grand pied ! C’est bien mieux que chez nous !

Madame Malingear. - Moi, d’abord, j’ai pour principe de m’adresser aux premiers maîtres... Ainsi, quand Emmeline a commencé la peinture...

Madame Ratinois, à Malingear. - Ah ! Mademoiselle peint aussi ?

Malingear, embarrassé. - Oui... il paraît... Demandez à ma femme.

Madame Malingear, montrant un tableau accroché au mur. - Comment trouvez-vous ce petit paysage ?

Madame Ratinois, se levant. - Une peinture à l’huile !

Madame Malingear, se levant. - Elle s’est amusée à barbouiller ça.

Malingear, à part. - Oh ! Par exemple, celle-là est trop forte !

Emmeline, à part. - Quelle idée a donc maman ?...

Madame Ratinois, examinant le tableau. - C’est d’une vérité... d’une fraîcheur !... On dirait que c’est d’un peintre.

Malingear, à part. - Je crois bien... c’est un Lambinet... Ca me coûte deux mille francs !

Madame Ratinois, à part. - Très belle, très belle éducation ! (Haut.) Et cet appartement... est-il libre ?...

Madame Malingear. - Il le sera pour le terme... M.

Malingear doit le faire décorer... (A son mari.) N’est-ce pas votre intention, mon ami ?

Malingear. - Tu sais bien... (Se reprenant.) Vous savez bien que j’ai rendez-vous aujourd’hui avec l’architecte.

Emmeline, étonnée, à part. - Vous !... Est-ce que papa et maman sont fâchés ?

Madame Ratinois. - Et quel serait le prix ?...

Malingear. - Quatre mille francs.

Alexandrine, entrant, très étonnée. - Monsieur, on vous demande ; c’est un client.

Malingear, Madame Malingear, Emmeline, à part. -Le père !

On se lève.

Madame Malingear. - Un client ! Qu’y a-t-il d’extraordinaire ?...

Alexandrine. - Dame !... c’est la première fois...

Madame Malingear, vivement. - Que ce monsieur vient ici ?... C’est bien ! Qu’il prenne ce numéro. On ne peut le faire passer avant les personnes qui attendent... (Ecrivant sur un papier, au bureau.)

Donnez-lui son tour... le numéro 16.

Alexandrine sort.

Malingear, à part. - A-t-elle de l’aplomb, ma femme !

Madame Ratinois, à part. - Numéro 16 ! Quelle clientèle !

Madame Malingear. - Mon mari n’a pas une minute à lui... Le matin, il a son service à l’hôpital ; il rentre à midi ; il déjeune, presque toujours debout... Les consultations commencent, en voilà pour jusqu’à trois heures.

Malingear. - Mais, ma chère amie... Après, viennent les visites aux quatre coins de Paris... Enfin, il rentre, le soir, brisé, harassé... Vous croyez qu’il se repose ?... Pas du tout ! Il travaille à son grand ouvrage, qui sera lu en séance publique à l’Académie de médecine. On l’attend !

Malingear, protestant. - Mais, ma femme !...

Madame Malingear, vivement. - Qu’on attende ! Vous n’êtes pas aux ordres de ces messieurs ! (Confidentiellement à madame Ratinois.) C’est un mémoire sur les affections thoraciques... Magnifique question !

Madame Ratinois ( se levant)  - Quelle existence ! (A Malingear.)

Madame Malingear. - Vous partez, madame ?

Madame Ratinois. - Oui ! Mais j’emporte l’espoir de revenir bientôt... Je serais bien heureuse, croyez-le, de nouer des relations plus suivies... plus intimes... avec une famille aussi distinguée... que respectable !

Madame Malingear, saluant. - Madame... (Appelant.) Baptiste ! Baptiste !...

Malingear, à part. - Baptiste !... Où prend-elle Baptiste ?

Madame Malingear, à son mari. - Est-ce que vous avez envoyé le valet de chambre en course ?...

Malingear, ahuri. - Le valet de chambre... moi ? non ! (A part.) Nous n’avons jamais eu de domestique mâle !

Madame Malingear. - Ces gens ne sont jamais là quand on a besoin d’eux ! (Appelant.) Alexandrine !

Alexandrine ! (A madame Ratinois.) Je vous demande mille pardons, madame... (Alexandrine paraît.) Reconduisez Madame...

Madame Ratinois, à part. - Quelle tenue de maison !... Mais voudront-ils de mon Frédéric ?... (Haut.)

Madame... monsieur... mademoiselle...

Sortie cérémonieuse.

=Scène V=

Malingear, Madame Malingear, Emmeline ; puis Alexandrine

Malingear. - Enfin, elle est partie !

Emmeline. - Maman, expliquez-moi...

Madame Malingear. - Maintenant, tu peux remettre ton tablier et aller disposer ton dessert... Va, mon enfant !

Emmeline. - Oui, maman. (A part, en sortant.) Mais je n’ai jamais fait de peinture à l’huile ni jouer un Duprez !

Elle sort.

Malingear. - Ah çà ! À nous deux !... Je n’ai pas de dessert à disposer, moi... et j’espère que tu vas m’expliquer...

Madame Malingear. - Quoi donc ?

Malingear. - Eh bien, mais... tes gasconnades !

Pourquoi aller dire à cette dame que Duprez est le professeur de ta fille... Nous ne le connaissons même pas !

Madame Malingear. - Il fallait peut-être la dénoncer comme élève de M. Glumeau... de l’illustre M.

Glumeau !

Malingear. - Il n’est pas nécessaire de nommer son professeur... C’est comme ce tableau que tu attribues à Emmeline !

Madame Malingear. - Eh bien ?

Malingear. - Mais c’est un Lambinet !

Madame Malingear. - Il n’est pas signé.

Malingear. - Ah ! voilà une raison !... Et quand, au bout de deux mois de mariage, on dira à ta fille, qui n’a jamais tenu un pinceau : "Faites-nous donc ce joli paysage qu’on voit là-bas... avec des vaches..." qu’est-ce qu’elle répondra ?

Madame Malingear. - C’est bien simple. Règle générale, dès que les jeunes filles se marient, elles négligent les beaux-arts... Emmeline dira que les couleurs lui font mal aux nerfs, et elle renoncera à la peinture, voilà tout !

Malingear. - Voilà tout !... Ah çà ! et moi : mon grand ouvrage sur les affections thoraciques ?

Madame Malingear. - On dira qu’il est sous presse... et la première imprimerie qui brûlera...

Malingear. - Et cette immense clientèle dont tu m’as gratifié ?

Madame Malingear. - J’ai eu tort... La première fois que cette dame nous fera visite, je rétablirai les choses dans leur vraie situation... "Madame, je vous présente M. le docteur Malingear, un fruit sec de la Faculté... Il ne soigne que des cochers gratis !... Mademoiselle Malingear... elle sait lire, écrire et compter. Madame Malingear... qui fait ses robes elle-même et raccommode, avec tendresse, les habits de son mari..."

Malingear. - Il est inutile d’entrer dans ces détails, et plus inutile encore d’entasser tous ces mensonges... Veux-tu que je te le dise, c’est de l’orgueil !c’est de la vanité !... Tu veux jeter de la poudre aux yeux !

Madame Malingear. - C’est vrai... j’en conviens.

Malingear. - Ah !

Madame Malingear. - Mais, en cela, je ne fais que suivre l’exemple de mes contemporains... Chacun passe sa vie à jeter des petites pincées de poudre dans l’œil de son voisin... Pourquoi fait-on de la toilette ? Pour les yeux des autres !

Malingear. - Allons donc !

Madame Malingear. - Mais, toi-même... sans t’en douter... tu obéis à l’entraînement général.

Malingear. - Moi ?

Madame Malingear. - Te souviens-tu de cette petite chaîne d’or fin qui attachait ta montre ?

Malingear. - Oui... Eh bien ?

Madame Malingear. - Elle était si petite... si petite...que tu en avais honte... Tu la cachais sous ton gilet.

Malingear. - Pour ne pas la perdre.

Madame Malingear. - Oh ! non... pour ne pas la montrer !... Nous l’avons remplacée par une autre...énorme... La voici : tu la caresses... tu l’étales, tu en es fier...

Malingear. - Quelle folie !

Madame Malingear. - Mais tu te gardes bien de dire qu’elle est en imitation !

Malingear, vivement. - Chut !... Tais-toi donc !

Madame Malingear. - C’est de la poudre aux yeux ! Je t’y prends comme les autres !... Eh bien, ta fille...c’est la petite chaîne d’or... bien simple, bien vraie, bien modeste... Aussi personne n’y fait attention...il y a si peu de bijoutiers dans le monde !... Laisse-moi l’orner d’un peu de clinquant, et aussitôt chacun l’admirera... (montrant la chaîne) comme ton câble Ruolz.

Malingear, à part. - Il y a un fond de vérité dans ce qu’elle dit.

Alexandrine, entrant. - Monsieur !

Malingear. - Quoi ?

Alexandrine. - C’est ce monsieur... le numéro 16, qui s’impatiente...

Malingear. - Ah ! C’est vrai... nous l’avons oublié, ce pauvre homme ! Faites-le entrer !...

Madame Malingear, vivement. - Non, pas encore...il a le 16... (A Alexandrine.) Dites-lui que Monsieur tient le 14...

Malingear. - Ah ! tu crois que je tiens le 14 !... (A Alexandrine.) Allons, dites-lui que je tiens le 14 !...

Alexandrine sort.

Madame Malingear. - Donne-moi ta bourse...

Malingear. - Ma bourse... Pourquoi ?

Il la lui donne.

Madame Malingear, disposant des pièces d’or. -Dix louis dans ce plat... trois sur le bureau... et deux sur le piano !

Malingear, étonné. - Qu’est-ce que tu fais là ?

Madame Malingear. - N’est-ce pas ainsi chez tous les médecins en réputation ?...

Malingear. - C’est vrai, c’est leur poudre !...

Madame Malingear. - Maintenant, mets-toi à ton bureau... De l’importance, de la brusquerie... peu de paroles, tu es pressé !... Je te laisse... appelle le numéro

16... (Revenant.) Ah ! N’oublie pas qu’il se porte bien...ne va pas te tromper !

Malingear, assis à son bureau. - Sois donc tranquille !

Madame Malingear sort par la droite.

 

=Scène VI=

Malingear, seul. - Elle est très forte, ma femme ! (Criant.) Faites entrer le numéro 16 !

Alexandrine, ouvrant la porte de gauche et appelant. - Le numéro 16 !

Ratinois, entrant et à part. - En voilà une séance ! Trois quarts d’heure d’antichambre !...

Malingear, sans le regarder et écrivant. - Asseyez-vous !

Ratinois. - Monsieur, je vous remercie !... (Il s’assied. A part.) Il écrit une ordonnance ! C’est joliment meublé, ici !...

Malingear, écrivant toujours et sans le regarder. -Asseyez-vous !

Ratinois. - Je vous remercie, c’est fait ! (A part.) Ah çà ! Je me porte comme le Pont-Neuf... Qu’est-ce que je vais luis conter ?

Malingear, quittant la plume et se retournant vers Ratinois. - Voyons, qu’est-ce que vous avez ?

Ratinois. - Monsieur, depuis huit jours environ.(On frappe plusieurs coups avec la main à la porte de gauche).

Malingear, criant. - C’est bien, attendez ! (A part.)

C’est ma femme qui frappe pour faire croire qu’il y a du monde !...

Ratinois, à part. - Le 17 qui s’impatiente !

Malingear. - Je vous écoute.

Ratinois. - Monsieur, depuis huit jours... quand je dis huit jour, il y en a neuf...je suis allé à Saint-Germain par le chemin de fer et revenu de même. En rentrant chez moi, ma femme me dit : "Comme tu es rouge !... Est-ce que tu es malade ?..." Je lui réponds : "Je ne suis pas positivement malade... mais je me sens comme ci, comme ça..." Et j’ai pris un bain de pieds...Voilà comment ça m’est venu !

Malingear, à part. - Il a l’air d’un brave homme !

(Haut, se levant.) Et qu’éprouvez-vous ?

Ratinois ; embarrassé. - Mon Dieu, bien des petites choses... tantôt d’un côté... tantôt de l’autre.

Malingear. - Pas de douleurs de tête ?

Ratinois. - Non.

Malingear. - L’estomac ?...

Ratinois. - Excellent.

Malingear. - Le ventre ?...

Ratinois. - Très bien.

Malingear. - Voyons le pouls ?

Il lui prend la main

Ratinois, à part. - Oh ! A-t-il une belle chaîne ! Je n’en ai jamais vu de si grosse !...

Malingear, à part, avec satisfaction. - Il regarde ma chaîne !...

Ratinois, à part. - On voit tout de suite que ce n’est pas un petit roquet de médecin courant après la pratique !

Malingear, appliquant son oreille contre le dos de Ratinois. - Respirez... fort ! très fort !...

Ratinois, à part, se levant. - Je suis curieux de savoir quelle maladie il va me trouver !

Malingear. - Cela suffit ; je vois très clairement votre affaire.

Ratinois. - Ah ! (A part.) Il va me couvrir de sangsues !...

Malingear. - Mon cher monsieur, vous n’avez absolument rien !

Ratinois. - Hein ?... (A part.) Il est très fort !... Ah ! mais très fort !...

Malingear, se mettant à son bureau et écrivant. – Je vais vous prescrire un petit régime !

Ratinois, à part, tirant sa bourse. - Je voulais lui donner dix francs ; c’est bien maigre, Quel beau parti pour Frédéric !... Bah !... je vais allonger mes vingt francs !... (Il les met discrète-ment dans le plat qui est sur le guéridon.) Je crois qu’il ne m’a pas vu ! (Il reprend ses vingt francs, et les fait sonner contre le plat. Malingear s’incline. A part.) Il m’a vu !...

Il remonte.

=Scène VII=

 (A part en sortant.) Quel beau parti pour Fré-déric ! C’est trop beau... ils ne voudront jamais s’allier à de petits bourgeois comme nous !... (Haut.) Docteur... j’ai bien l’honneur... (Il ouvre la porte du fond et sort)

La porte se referme.

Les Ratinois paraissent au fond.

M. et Madame Ratinois

Madame Ratinois, bas à son mari. - Parle ! courage !...

Ratinois, bas. - C’est inutile... ils ne voudront pas.

Madame Malingear. - Nous vous écoutons.

Ratinois, très ému. - Monsieur et madame... je suis père... j’ai un fils unique... Frédéric...

Malingear. - Nous le connaissons.

Madame Malingear. - Un charmant jeune homme ! qui veut bien quelquefois honorer nos salons de sa visite...

Ratinois, bas à sa femme. - Nos salons !... Tu vois, ils ont plusieurs salons... ils ne voudront jamais !

Madame Ratinois, à son mari. - Mais va donc !...

Ratinois. - Ce jeune homme, qui est avocat, n’a pu voir votre demoiselle... votre honorable demoiselle... sans songer à une alliance... qui l’honorerait...en nous honorant... s’il pouvait entrer dans votre honorable famille... que tout le monde honore.

Madame Malingear, jouant l’étonnement. - Comment !...

Malingear, de même. - Est-il possible !...

Ratinois, bas à sa femme. - Là !... tu vois !... Allons-nous-en !

Malingear. - Monsieur, je vous avoue qu’une pareille demande... faite à l’improviste... nous surprend un peu !

Ratinois, de même. - Allons-nous-en !

Malingear. - Un mariage est une chose délicate... et nous vous demandons la permission de nous consulter... de réfléchir.

Madame Ratinois. - Comment donc !... c’est tout naturel !

Madame Malingear. - Dans quelques jours nous vous ferons connaître notre réponse !

On se lève.

Ratinois, à part. - Ils ne refusent pas ! (Haut.) Ah ! madame !... ah ! docteur !... ah ! ma femme !...

Madame Malingear, bas à son mari. - Eh bien, la poudre aux yeux ?...

Malingear, de même. - C’est admirable ! Je suis converti ! (Très haut à sa femme.) Chère bonne, priez la femme de chambre de dire au domestique de dire

au cocher d’atteler Brillante et Mirza... Je dîne chez la duchesse !

M. et Madame Ratinois, avec admiration. - Chez la duchesse !

Malingear, à part. - V’lan dans les yeux !...

Acte II

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article