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Acte II

Un salon chez Ratinois : cheminée et table à gauche, fenêtre et guéridon à droite.

=Scène première=

Frédéric, Ratinois, Madame Ratinois

Ratinois, debout. - Voulez-vous que je vous donne mon opinion ? C’est un mariage flambé !

Frédéric, assis à la table, écrivant. - Allons donc ! Qu’est-ce que vous dites là ?

Ratinois, à Frédéric. - Ne te trouble pas... continue à faire mes quittances... C’est un travail qui demande du sang-froid.

Madame Ratinois, assise à droite et tricotant. - J’ai bien peur que ton père n’ait raison !

Ratinois. - Voilà aujourd’hui quinze jours que nous avons fait la démarche... et nous n’avons pas de réponse.

Frédéric. - Qu’est-ce que cela prouve ?

Ratinois. - Ca prouve que ces gens-là sont trop élevés pour nous, il y a là-dedans un train de maison...

Frédéric. - Mais on n’a pas refusé, maman... Vous interprétez le silence...

Ratinois. - Le silence des grands est la leçon des petits !

Frédéric. - Quand je suis allé rendre ma visite le lendemain de la demande, M. Malingear a été très aimable

=Scène II=

Ratinois ; puis Robert

Ratinois, seul. - Oui, des robes, pour les Italiens ! avec des corsages... rigoletto... C’est encore très salé

ça ! Nous ferons nos petits comptes à la fin du mois !

Robert, entrant par le fond. Il porte des boucles d’oreilles. - Bonjour, Ratinois !

Ratinois. - Tiens, c’est l’oncle Robert !

Ils se donnent la main.

Robert. - Tout le monde va bien ?

Ratinois. - Oui, Frédéric vient de sortir.

Robert. - Et ma nièce ?

Ratinois. - Elle est là. Je vais la prévenir.

Robert. - Non, ne la dérange pas... Je passais dans le quartier ; je n’ai qu’un instant... il faut que je sois à

Bercy à trois heures... j’attends un bateau de charbon.

Robert.  Et Frédéric... vous ne voulez donc pas le marier, ce garçon-là ?

Ratinois. - Il y a peut-être quelque chose en train.

Robert. - Ah ! quelque chose de bien ?

Ratinois. - Oh ! un parti inespéré.

Malheureusement, ça ne marche pas... ça traîne.

Robert. - Il faut chauffer ça ! Veux-tu que j’aille voir la famille ?

Ratinois, effrayé. - Non, merci ! (A part.) S’il se rencontrait avec la duchesse !...

Robert. - Tu sais ce que je t’ai dit : "Je n’ai pas d’enfants, je suis riche ; le jour du mariage, je ferai un ca-deau, un beau cadeau !"

Ratinois. - Ce brave oncle Robert !

Robert. - Adieu ! à tantôt !... Surtout ne parle pas de ma surprise... l’oranger...

Ratinois. - Ne craignez rien !

Robert sort.

=Scène III=

Madame Ratinois, Madame Malingear

Madame Ratinois. - Ah ! que Frédéric va être heureux !

Madame Malingear. - Entre nous, je crois qu’il ne déplaît pas à ma fille.

Madame Ratinois. - Chère enfant ! Je vous promets de l’aimer comme une mère !

Madame Malingear. - Voulez-vous que nous Causions un peu de leur petite installation ?...

Madame Ratinois. - Oh ! bien volontiers.

Madame Malingear. - Dès demain, nous leur chercherons un appartement.

Madame Ratinois. - Un entresol ?

Madame Malingear. - Oh ! C’est bien bas, un entresol... Un second.

Madame Ratinois. - C’est bien haut, un second.

Madame Malingear. - Alors un premier ?... C’est une affaire de cinq à six mille francs.

Elles s’asseyent.

Madame Ratinois. - Mettons six mille francs.

Madame Malingear, prenant une carte dans un petit portefeuille. - Attendez, je vais écrire sur cette carte... (Ecrivant.) Loyer, six mille francs.

Madame Ratinois. - Toilette... c’est important !

Madame Malingear. - Il est bien difficile, à une femme qui voit un certain monde, de s’en tirer à moins de quatre à cinq mille francs... C’est ce que je dépense.

Madame Ratinois. - Moi aussi. Mettons six mille francs.

Madame Malingear, écrivant. - Toilette, six mille francs. (A part.) A la bonne heure, elle ne lésine pas !

Madame Ratinois, à part. - Moi qui n’ai dépensé que neuf cents francs l’année dernière, et Ratinois m’a grondée.

Madame Malingear. - Voiture... Pensez-vous qu’ils puissent se donner une voiture ?...

Madame Ratinois. - Dame ! (A part.) Ça dépendra de la dot.

Madame Malingear. - Il est tout à fait désagréable, pour une jeune femme, de piétiner dans la boue...surtout avec les robes qu’on fait aujourd’hui.

Madame Ratinois. - Oh ! c’est impossible !... Il y a bien les voitures de place.

Madame Malingear. - Les fiacres ? Oh ! ne me parlez pas de ces vilaines boîtes !

Madame Ratinois, vivement. Je n’en parle pas.

Madame Malingear. - C’est noir... c’est étroit !...

Madame Ratinois. - Et Sale ! On ne m’y ferait monter pour rien au monde. (A part.) Je vais toujours à pied.

Madame Malingear. - Je pense qu’un petit coupé...

Madame Ratinois. - Avec deux petits-chevaux...

Madame Malingear. - Et un petit cocher...

Madame Ratinois. - Mettons six mille francs.

Madame Malingear, écrivant. - Coupé, six mille...(A part.) Ces raffineurs, ça marche sur l’or ! (Haut.) Frais de maison, table...

Madame Ratinois. - Mettons six mille francs.

Madame Malingear. - C’est assez... (Additionnant.)

Six, douze, dix-huit, vingt-quatre. Total, vingt-quatre mille francs... Cela me paraît bien.

Elle laisse la carte sur la table.

Madame Ratinois. - Ce n’est pas trop. (A part.) Ils doivent donner une dot formidable.

Elles se lèvent.

=Scène IV=

Ratinois, Malingear

Ratinois, à part. - Nous voilà seuls... Ce n’est pas commode à attaquer, cette affaire-là !...

Malingear, à part. - Comment diable aborder la chose ?...

Ils s’asseyent près de la table à gauche.

Malingear, à part. - Il y vient de lui-même ! (Haut.) En effet, très superficiellement... Pour la dot, vous avez parlé de cent mille francs.

Ratinois. - Oh ! c’est un chiffre que j’ai jeté...comme ça en l’air... mais ça ne vous lie pas.

Malingear. - Je disais aussi... un gros raffineur...

Ratinois. - Et vous, un médecin illustre... qui reçoit quatre mille francs d’un coup !...

Malingear. - Oh ! moi ?...

Ratinois. - Je les ai comptés... Tenez, je suis disposé à faire un sacrifice...

Malingear. - Vous hésitez... pour une misérable question d’argent ?

Ratinois. - Je n’hésite pas ! Cent mille francs de plus ou de moins... qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? J’offre trois cent mille francs ! Voilà comme j’hésite !

Malingear, étonné. - Hein !... trois cents ?...

Ratinois, à part. - Je vais le pousser jusqu’à ce qu’il recule... et, alors, je romps !... (Haut.) Vous reculez ?...

Malingear. - Du tout, je réfléchis... (A part.) Trois cent mille francs, c’est impossible !... Il n’y a qu’un moyen ; c’est d’élever la dot jusqu’à ce qu’il dise non... Alors, tout sera rompu... (Haut.) je propose quatre cent mille.

Ratinois. - Ce n’est pas assez... Cinq cent mille !...

Malingear. - Ce n’est pas assez... Six cent mille !...

Ratinois. - Ce n’est pas assez...

=Scène V=

Les Mêmes, Robert

Robert, paraissant avec un oranger. - Quoi ! six cent mille francs ?...

Ratinois, à part. - L’oncle Robert ! J’allais lâcher le million ! Je l’aurais lâché... (Haut.) M. Malingear, le fu-tur beau-père.

Malingear. - Nous causions de la dot.

Robert, posant son oranger. - Comment !... Et vous donnez six cent mille francs ?... (Le saluant.) Ah ! monsieur, permettez-moi de vous féliciter.

Malingear. - Mais M. Ratinois en donne autant !...

Robert - Comment, toi ?

Ratinois, embarrassé. - Naturellement.

Robert, à Ratinois. - Mon compliment ! Je ne te savais pas aussi riche que cela !

Ratinois. - Aussi riche ! aussi riche ! Certainement, je suis à mon aise... mais, quand on se trouve en face de gens... millionnaires... qui ont des exigences...

Tenez, voulez-vous que je vous dise ma façon de penser ?

Malingear. - Vous me ferez plaisir.

Ratinois. - Eh bien, vous cherchez un biais pour rompre ce mariage.

Malingear. - Comment, un biais ?...

Ratinois. - Un biais ! je maintiens le mot. Mais moi, qui suis un honnête homme...

Malingear. - Pas plus que moi !

Ratinois. - C’est possible ! Mais comme je ne veux pas de biais, moi, je vous dis tout net...

Tous deux, ensemble. - Rompons !

Robert. - Voyons, messieurs, pas d’emportement !

Ratinois. - Je ne m’emporte pas ! (A part, avec satisfaction.) Ca y est ! c’est rompu !

Malingear, à part, avec satisfaction. - C’est une affaire terminée !

Robert. - Diable ! vous allez vite en affaires ! Une rupture ! (A Ratinois.) Heureusement que ton fils n’aimait pas mademoiselle Malingear, n’est-ce pas ?

Ratinois. - Il ne l’aimait pas ?... il ne l’aimait pas !...c’est-à-dire si... il en était fou ! Mais qu’est-ce que cela fait ?

Robert, à Malingear. - Et mademoiselle Emmeline n’était que médiocrement éprise de Frédéric ?

Malingear. - Médiocrement... c’est-à-dire... elle paraissait avoir un certain penchant pour lui... Je ne le cache pas... mais...

Robert. - Mais qu’est-ce que cela fait, n’est-ce pas ?

Malingear. - Je n’ai pas dit cela, permettez...

Robert, éclatant. - Non, je ne permets pas !... Vous êtes des vaniteux, des orgueuilleux !...

Malingear. - Monsieur !...

Ratinois. - Mon oncle !

Robert. - Ah ! voilà un quart d’heure que je me retiens... il faut que ça parte !... Vous cherchez, depuis quinze jours, à vous éblouir, à vous mentir, à vous

tromper...

Tous deux. - Comment ?...

Robert. - Oui, à vous tromper, en vous promettant des dots que vous ne pouvez pas donner. Est-ce vrai ?... En vous pavanant dans une existence, dans un luxe qui n’est pas le vôtre !

Ratinois. - Mais...

Robert. - Il n’y a pas de mais !... J’ai fait causer tes domestiques ! Quand je veux savoir, je cause avec les domestiques... c’est mon système !

Ratinois et Malingear au même temps. - Ce sont ces dames...

Robert. - Pour faire de l’embarras, du genre, du flafla ! Aujourd’hui, c’est la mode ; on se jette de la poudre aux yeux, on fait la roue... on se gonfle...comme des ballons... Et quand on est tout bouffi de vanité... plutôt que d’en convenir... plutôt que de se dire : "Nous sommes deux braves gens bien simples...deux bourgeois..." on préfère sacrifier l’avenir, le bonheur de ses enfants... Ils s’aiment... mais on répond :

"Qu’est-ce que cela fait ?..." Et voilà des pères !... Bonsoir !...

Il veut sortir.

Ratinois, le retenant vivement. - Mon oncle Robert, restez !... (Emu.) Mon oncle Robert... vous avez des boucles d’oreilles... vous n’avez pas d’esprit, vous n’avez pas d’instruction... (Se frappant le cœur.) Mais vous avez de ça !

Malingear. - Oh ! oui.

Ratinois, très ému. - Vous m’avez remué... vous m’avez bouleversé !... Vous m’avez prouvé que je n’étais qu’un père à jeter par la fenêtre. (montrant Malingear) et Monsieur aussi... Mais ce n’est pas ma faute... c’est la faute de ma femme ; elle me le payera !... (S’attendrissant.) Et je vous jure que si jamais... au grand jamais... vous me voyez broncher dans le chemin qui... que... qui... (Tout à coup.) Enfin, voulez-vous dîner avec nous ?...

=Scène VI=

Les Mêmes, Madame Malingear, Madame Rati-nois, Emmeline, Frédéric ; puis Le Maître d’Hôtel

 

Robert - C’est que j’ai commandé un dîner ordinaire..A table ! La main aux dames !...

On offre le bras aux dames, et l’on passe dans la salle à manger.

                                                                                                                        RIDEAU

 

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