La cigogne blessée

Quel âge devais-je avoir au moment de ces événements ? Neuf ou dix ans si je ne me trompe. En effet, je me rappelle que je fréquentais alors le M’Sid avec des bambins de mon âge chaque jour après la prière de l’aube et entre les deux dernières prières du soir. Ce M’Sid était une école coranique située au sein même de la petite mosquée , juste à droite de la sortie sud du grand couloir qui divise en deux mon petit douar natal, « Tissouite » qui signifie en berbère « fait-tout » et qui doit ce nom à sa situation dans la vallée, une petite plaine circulaire entre les collines, à 5 ou 6 km de Midelt, une petite ville  , sise à une vingtaine de kilomètres de la montagne El Ayachi, le plus haut sommet du Haut Atlas culminant à 3757m d’altitude au sud-ouest de Midelt.

Les enfants de cet âge, apprenaient non parce qu’ils étaient studieux mais par crainte du Fqih et du maître d’école qui se faisaient un plaisir sadique de corriger les paresseux par des coups de fouet jusqu’au sang sur la paume de la main ou sur la plante des pieds. En quelques mois, la plupart d’entre nous savait déjà par cœur un dixième du Saint Coran et pouvait en réciter de nombreux versets sans aucune hésitation ; mais aucun de nous n’était capable de comprendre ce qu’il psalmodiait puisque nous étions tous des berbérophones et que les quelques années passées à l’école primaire ne nous étaient que d’un faible secours. De là commença pour nous un jeu que je qualifie maintenant de profane : on cherchait dans la langue berbère des homophones aux mots du Saint Coran et l’on s’amusait lorsque le sens s’y prêtait. Ainsi, « l’extrême enfer »’’Adhaboun Alim’’ devenait « souffrance dans la paille », car tous les Tissouitis n’avaient pour lits que des paillassons remplis de paille disposée inégalement et donnant des courbatures aux dormeurs, même pour les plus coriaces.

La méthode de diction du Fqih était inédite : on devait, pour qu’il nous dicte les nouveaux versets coraniques à transcrire sur une sorte d’ardoise en bois enduite d’argile et séchée au soleil, faire suivre chaque                                                   

verset transcrit par la prière « Que Dieu accepte votre défunt père dans sa sainte miséricorde, monseigneur : ‘’ Quand l'événement arrivera”, et le Fqih de dicter le verset suivant : nul ne traitera sa venue de mensonge”.   Et ainsi de suite jusqu’à la fin de l’ensemble des versets à apprendre par cœur pour la séance du lendemain dans l’unique but d’éviter le fouet. On écrivait avec une plume en roseau fendu avec une encre préparée à base d’une substance marron noir qu’on récoltait sous l’écorce des chênes. Lorsque je m’asseyais en croisant les jambes, l’ardoise m’arrivait au niveau du menton

 

Ainsi se passaient nos tristes jours entre le M’Sid et l’école. Il y avait très peu de distractions : on aimait regarder les hirondelles qui se préparaient à partir en migration, mais surtout les cigognes blanches avec leur long cou gracieux et leurs grandes ailes blanches ourlées de noir, des créatures de légende.

Puis, c’était la saison des billes en terre cuite que nous fabriquions nous-mêmes et auxquelles nous donnions différentes teintes en pétrissant l’argile dans la poudre de piment rouge ou du safran; on jouait aussi à la  toupie, on chassait au moyen de la fronde ou du lance-pierre et l’été et une partie de l’automne, nous  volions des fruits dans les vergers et  nous les mettions dans des sacs en plastique avant de les enfouir dans le sable arrosé par l’eau fraîche des sources tout le long de l’oued ;mais le meilleur d’entre tous les jeux pour moi, ce fut la fabrication des jouets :

a.              Radio avec plusieurs ‘’ stations’’ : on se procurait une boîte d’allumettes vide puis                                                                          

on y enfermait un grillon ou un criquet et à l’aide d’une allumette en guise de petite manette qu’on y introduisait doucement en tournant, on faisait chanter de douleur le pauvre grillon qui souffrait tout comme nous sous les coups de nos maîtres.

b.             Véhicules divers : avec quelques fils de fer récupérés des haies des jardins maraîchers et des bidons d’huile ou de lubrifiant qu’on récupérait dans les stations services de Midelt et des fils fins en cuivre galvanisé par du plastique de toutes les couleurs, on passait des heures à tordre du fer lui donnant différentes formes : roues avec essieu, châssis, volant menu d’une longue tige nous permettant de conduire sans avoir à nous pencher.

Les plus créatifs d’entre nous ajoutaient des lampes électriques qu’ils reliaient à une batterie dissimulée sous la carrosserie et ayant un interrupteur à la portée des doigts sur le volant.

c.   Plus tard, ce fut le monde du cinéma qui nous passionna : on se procurait dans des décharges, des morceaux de pellicules de films provenant de la seule salle de cinéma de Midelt et on cherchait des bouteilles dont le creux concave est plus épais que le reste, formant une sorte de loupe. On cassait alors la bouteille et on fixait la loupe obtenue sur une boîte perforée de deux trous sur deux faces opposées : l’un circulaire pour la loupe et l’autre de forme rectangulaire pour visionner le film en tirant doucement la pellicule qui dépassait de la boîte. On arrivait ainsi à voir en grand des images faisant référence à des séquences de films et quel bonheur quand on tombait sur les gros plans d’acteurs ou d’actrices !

Un peu plus tard, on perfectionna ce système en procédant à de vraies projections : le système était simple : on utilisait une lampe électrique qu’on appliquait dans l’orifice circulaire et l’on projetait de belles images beaucoup plus grandes et plus lumineuses sur un mur peint à la chaux. Ainsi fut né notre cinéma à nous !

Cette époque est maintenant lointaine mais je ne peux m’empêcher d’y penser souvent avec nostalgie et attendrissement. Bref, revenons au récit initial : La cigogne blessée :

 

Un soir, un bûcheron nous apprit qu’il avait découvert sur la route, en revenant de la montagne, une cigogne blessée qui ne pouvait reprendre son vol. Elle allait sûrement être dévorée par un loup, un chacal ou une hyène. Quel apitoiement sur son sort ! Dès que notre informateur se fut éloigné, nous décidâmes de tenir une réunion d’urgence à l’issue de laquelle une décision fut prise à l’unanimité : le lendemain à l’aube, nous irions tous retrouver le pauvre oiseau et lui porter secours…

Au petit jour, chacun de nous attendit que la première prière commençât pour aller retrouver les autres sur le petit chemin au sud du douar.

Ainsi commença notre escapade. Sur le chemin, on rigolait en pensant à notre Fqih ventru qui devait nous attendre en vain pour le cours coranique de l’aube et chacun de nous le mimait quand il entrait dans toute sa fureur, avec ses joues potelées et ses yeux exorbités.

 Le léger brouillard du matin et son air frais et sain nous firent vite oublier la longueur de la route, son aspect tortueux et sa montée un peu raide. Après avoir épuisé les quelques airs berbères en vogue cette année-là, on commença à manquer d’occupations et, c’est exactement à cette seconde-là que je me rappelai une légende que ma grand-mère maternelle m’avait racontée mainte fois  pendant les longues soirées d’automne quand on séparait les spathes des épis de maïs.  Selon cette légende, les cigognes seraient en fait des êtres humains comme vous et moi mais sept d’entre eux se seraient disputés lors d’un repas, du couscous aspergé de lait. Ils se seraient arrosés de lait et Dieu les aurait maudits car ils lui avaient manqué de respect en gaspillant cet aliment sacré et les aurait métamorphosés en cigognes tout en les condamnant à une vie de nomades. Ainsi, les cigognes ne nichent plus que sur des hauteurs et devinrent des oiseaux migrateurs, ne connaissant plus la vie stable. Or la seule façon de leur faire retrouver leur forme initiale était de les jeter dans une eau de source, chose que personne n’avait tentée auparavant à moins que ne soit vraie une rumeur selon laquelle un étudiant en théologie aurait réussi à délivrer de cet état une cigogne dans la région d’Ifrane.

 

 

 

Ce que je racontai comme ça pour instruire mes compagnons changea complètement le but de notre escapade. Je ne me rappelle plus le nom de celui qui proposa d’aller jeter dans une source la cigogne blessée que nous étions sensés aller soigner. Pas la peine de vous décrire la joie et la vitalité que créa en nous cette idée géniale. Nous redoublâmes d’efforts et nous nous mîmes à suer malgré le froid matinal tout en arpentant la dernière pente avant l’arrivée au lieu indiqué par le bûcheron.

Quelle ne fut notre joie en voyant la pauvre cigogne blessée dans un fourré en train de se débattre pour essayer de s’envoler depuis je ne sais combien de temps. Elle semblait épuisée et laissait traîner son aile droite couverte de sang coagulé. Contrairement à notre attente, l’oiseau ne manifesta que très peu de résistance : il était tellement faible. Il nous laissa l’examiner et ne donna aucun coup de bec et nous nous aperçûmes qu’il avait une double fracture au niveau du cubitus et des vertèbres caudales.

Je pris le pauvre oiseau blessé par les pattes et je marchai en tête de file vers la source au pied d’une colline quand, soudain, une peur bleue me saisit : « Et si la cigogne, après avoir retrouvé sa forme initiale, nous attaquait ? » et je ne pus m’empêcher de regarder ses longes jambes. Alors, j’en parlai à mes acolytes et nous décidâmes de lui briser une jambe au niveau du genou afin qu’elle ne puisse nous rattraper. Aussitôt dit, aussitôt fait. Je crois bien que cette sinistre tâche me revint puisque c’était moi qui l’avais proposée et je ne me le suis d’ailleurs jamais pardonné.

Un autre rôle beaucoup plus difficile me fut confié : celui de jeter la cigogne blessée dans la source.

 C’était le moment crucial de notre aventure et je ne souffris point qu’on me prenne pour un poltron. Notre cœur battait la chamade et notre gorge était nouée d’angoisse puis mes amis comptèrent à rebours : trois, deux…, un !et je jetai la cigogne dans la source ou du moins je le pensai en entendant un plouf ; puis, prenant nos jambes à notre cou, nous dévalâmes la pente en moins d’une minute en nous gardant bien de nous retourner. La cigogne avait-elle retrouvé sa forme humaine ? Aucun de nous ne pourrait le confirmer ou l’infirmer, seul Dieu le sait. Ce que je sais, moi, c’est que notre retour au village, vers onze heures du matin, n’était pas accueilli par des acclamations mais par la voix stridente du Fqih qui tenait une longue branche de cognassier aux multiples nœuds. Nos forces nous abandonnèrent, nos jambes fléchirent et nous avançâmes comme si nous étions hypnotisés par cette voix, tête basse, chacun de nous prit sa place habituelle et le Fqih entra et s’installa sur son estrade ou plutôt son trône comme nous avions l’habitude de la qualifier.

« Alors, espèces de vauriens, on sèche mes cours et on fait l’école buissonnière ? Je vais vous faire passer le pire quart d’heure de votre ratée de vie ! » Puis il commença à distribuer des coups de bâton au hasard, on en recevait sur la tête, sur les avant-bras, sur le dos, partout. Nos cris devaient s’entendre à un kilomètre à la ronde mais nous savions que personne ne viendrait à notre secours et aucun de nos parents ni de nos proches ne pouvait intervenir sinon pour encourager ce sadique de Fqih à assener des coups encore plus violents. C’est alors que l’un de nous, il est actuellement officier dans les Eaux et Forêts, attrapa le bâton et tira de toutes ses forces si bien que notre flagellateur tomba de son estrade, face contre terre. Alors comme une seule personne, nous nous jetâmes sur lui et qui de mordre et qui de donner des coups sur le dos, la nuque, la tête… enfin, à bout de forces, nous mîmes contre l’unique fenêtre du M’Sid qui donnait sur un champ de maïs, la civière qui servait à transporter les morts vers leur dernière demeure et nous l’utilisâmes comme échelle puis nous sautâmes à terre à deux mètres au-dessous de nous et nous disparûmes dans les champs de maïs.

Nous passâmes le reste de la journée à gambader dans les champs et, pour calmer notre faim, nous allumâmes un bon feu de bois et attendîmes d’avoir des braises sur lesquelles nous cuisîmes les épis de maïs qui ne manquaient pas en cette période de l’année ; et comme dessert, rien ne valait une grappe de raisins et des figues bien mûres et bien fraîches. Mais bientôt ce fut le soir et chacun de nous se rendit compte de la gravité de la situation. En effet, qu’allions-nous dire à nos parents pour justifier nos actes irréfléchis ? Comment justifier notre absence et du M’Sid et de l’école ? Et surtout comment expliquer notre agression contre le Fqih ?

A la tombée de la nuit, nous nous résignâmes enfin à rentrer chez nous et je vous jure que chacun passa un sale quart d’heure cette nuit-là mais il n’y a jamais de malheur sans aucun profit et   quel soulagement en apprenant que le Fqih avait juré de ne plus nous enseigner ! Ainsi, nous fûmes délivrés à jamais de l’école coranique.

 

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